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Amina Benbouchta

Arts plastiques


Exposition de l'artiste Amina Benbouchta à la Matisse Art Gallery

 

Texte de Bernard Collet - Novembre 2012

 

Dans ce siècle du multimédia il ne faut pas s’étonner que la pratique artistique devienne protéiforme, et que l’artiste, sans abandonner le champ traditionnel de la peinture et du dessin, explore les possibilités plastiques offertes par les nouvelles techniques, photographie et vidéo, mais aussi l’installation et la mise en espace des matériaux. Les artistes eux-mêmes reconnaissent qu’il n’y pas de différence entre ces médias qui leur permettent de travailler les signes et d’en exalter le sens. C’est vrai du travail photographique récent d’Amina Benbouchta

 

La série de photographies Down in the rabbit hole de 2011 nous donnait à voir, sur le principe très ancien des « scènes de genre » les mêmes objets que ceux qui traversaient son univers pictural, formes quadrilobées et nuageuses, nasses et abat-jours, lits, cœurs noirs, animaux et miroirs. Nous les « re-connaissions » dans la mesure où ils faisaient partie de son iconographie personnelle et mémorielle, toutes ces formes et objets prétextes à peindre qui envahissaient et flottaient à la surface de ses toiles. Nous les reconnaissions doublement car ils nous apparaissaient dans leur réalité objective, sans ce décalage inhérent à l’expression picturale, sans cet écart que crée la peinture entre les choses et leur représentation. Alors que son travail jusqu’alors avait exploré le système de la peinture, avec ses codes et ses règles, même si elle s’attachait à en rechercher les limites ou à les transgresser, avec cette première série de photographies elle montrait un trop de réalité qui faisait sens, comme si sa peinture avait réussi à affirmer là son propre excès. Et pour témoigner davantage encore que l’acte de création est une façon de dire le monde et aussi de parler de soi, Amina Benbouchta avait choisi de se mettre personnellement en scène dans chacune de ces photographies, dans un « je suis ce que je montre » qui parvenait à dépasser la condition de l’artiste pour tendre à l’universel. 

 

Dans ce décor d’intérieur toutes les femmes se reconnaissaient, où qu’elles vivent et de quelque condition qu’elles soient. Pas une qui ne se soit sentie un jour ou l’autre sans visage, dépersonnalisée, devenue objet invisible dans une prison domestique fut-elle dorée, un peu « potiche » penseraient les plus triviales. Invisibles au fond de ce terrier pour reprendre l’allusion métaphorique contenue dans le titre de la série, figures modernes d’Alice devant le miroir noir des transgressions et des possibles, sauvées par la fantaisie de l’imaginaire, le dialogue muet avec des animaux étranges, l’abolition du temps qui passe et la flottaison dans l’air des étoffes. Oui, c’est précisément dans le reflet de la surface photographique qu’Amina Benbouchta avait réussi à traverser le miroir. Elle avait quitté le « bord de la rivière », autre titre d’une de ses toiles de 2008, pour laisser s’épanouir son imagination « down in the rabbit hole » comme dans le récit de Lewis Carroll, avec son lot de réalités psychologiques qui deviennent réalités objectives, ses frontières floues entre intérieur et extérieur, cette façon de se situer comme Alice au centre d’un porte à faux, d’être à rebours de ce qui est convenable.

 

Mais ce qui frappait alors c’était sa capacité à affirmer, par le biais métaphorique de ces photographies, et comme le font d’ailleurs de nombreuses artistes femmes de sa génération, des préoccupations sociales ou sociétales. Véritable engagement de ces artistes dans la tentative de figuration de la situation des femmes dans la société contemporaine. Une situation ambiguë en effet, quand, placées dans une société où elles sont à la fois vénérées, sacralisées et en même temps infériorisées ou menacées, les femmes tentent de dire cet écart ou cet écartèlement, c’est selon, entre les normes de vie contemporaine et celles de la tradition, de marquer l’opposition entre la beauté des formes, des couleurs et des matières et d’autres éléments désignant l’enfermement, l’oppression, la soumission. Les vêtements de soie, les caftans les plus précieux, recouverts de broderies et d’or, ces écrins merveilleux du corps des femmes ne peuvent-ils pas aussi être d’insupportables carcans ? Il y a si peu entre les abat-jours de percale ornées de passementeries fines et la burqa. Ces crinolines et ces carcans, ces corsets de contention autour du corps des femmes ne nous rappellent-ils pas qu’il a toujours fallu des selles aux sangles et courroies de cuir bien ajustées pour parvenir à dresser et contraindre les chevaux sauvages ?

 

Amina Benbouchta poursuit et développe ces interrogations avec sa nouvelle série de photographies de 2012. On y retrouve cette dépersonnalisation de la femme, visage caché, rendue invisible par les objets mêmes qui font partie de son quotidien. On pense à ces gants de ménage dont la coloration très voyante et la banalité contrastent avec la richesse du caftan, à ces salons d’apparat dans lesquels la maîtresse de maison devient objet de décoration pure ou se confond avec les riches étoffes d’ameublement, véritables tenues de camouflage. Une femme prise aux rais d’un quotidien dont les fils embrouillés l’assaillent, s’enroulent autour d’elle, ou femme dont le vêtement se confond avec la blancheur d’un mur et qui enserre dans ses mains un bocal de verre où des roses rouges survivent, elles aussi, dans la contention. On pense à cette série très récente où, en Alice rêveuse et contemporaine, elle noie son image au milieu d’objets accumulés dont les références culturelles se brouillent, ou à ces photographies prises dans un paysage extérieur étrange et puissamment onirique où quelque chose de l’enfance réapparait soudain.

 

Des séries où s’exprime une forme de gravité nouvelle peut-être, avec ces intérieurs assombris où se joue une scène familière et tragique, l’appel d’un possible ailleurs entrevu derrière un rideau au travers d’une baie, à la fois menace imprécise et espérance de lumière, avec cette présence surréaliste d’un déluge envahissant de pommes dans un salon devenu bassin vide, avec ces nasses surdimensionnées ou ces immenses cœurs noirs qui occupent l’espace de la maison comme une obsession le ferait dans l’espace mental, brouillant les repères d’échelle, affirmant leur présence invasive. Une obsession maîtrisée toutefois, contenue elle aussi, qui n’appelle pas le découragement ou la désespérance mais bien au contraire une forme de résistance, l’expression très subtile de la tranquille assurance de celles qui relevant la tête avec une douce ironie diraient : « nous ne sommes pas dupes ».

 

Voilà la force de ces séries de photographies d’Amina Benbouchta, montrer cette carence du visible, cette dépersonnalisation sans nom et sans visage d’une femme qui exprimerait l’universalité de la condition féminine et sa très contemporaine aspiration à plus de liberté. Un travail que seule la photographie pouvait rendre avec acuité car la technique photographique est immédiatement compréhensible par le plus grand nombre, elle conforte la croyance en l’équivalence absolue des objets et des images, c’est là son objectivité et sa vérité, même si on perçoit dans ces photographies une part d’ironie et d’autodérision, cette distance qui est propre au langage des artistes, cet écart nécessaire avec le réel qui rejoint celui dont fait usage la peinture et laisse le champ libre à l’imaginaire et à la poésie.

 

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